Vera Molnár et l’Art Numérique : Une pionnière de l’algorithme créatif

Vera Molnár (1924-2023) est une artiste franco-hongroise reconnue comme l’une des pionnières de l’art numérique et de l’art génératif. Dès les années 1960, Vera Molnár explore les possibilités de l’ordinateur dans le domaine artistique, en combinant algorithmes et géométrie pour créer des compositions abstraites et minimalistes. Son travail interroge la relation entre l’ordre et le désordre, le contrôle humain et l’intervention de la machine.

Cet article revient sur le parcours de Vera Molnár, ses expérimentations algorithmiques, son influence sur l’art numérique et son héritage dans l’art contemporain.

"Personne observant deux œuvres d'art abstrait et géométrique de Vera Molnár encadrées et accrochées au mur d'un musée.”
"Visiteur admirant les œuvres de Vera Molnár, pionnière de l'art algorithmique, exposées au musée.”

L’émergence de l’art numérique et génératif

L’art numérique naît dans les années 1960 avec l’émergence des premiers ordinateurs accessibles aux artistes et chercheurs. Des figures comme Frieder Nake, Harold Cohen et Vera Molnár explorent le potentiel de ces nouvelles machines, développant des approches où l’algorithme devient un outil de création.

L’art génératif repose sur l’utilisation de règles mathématiques et de scripts informatiques pour produire des formes visuelles. Ce mouvement s’inscrit dans une filiation avec le constructivisme et l’abstraction géométrique, tout en ouvrant la voie à des pratiques nouvelles basées sur l’aléatoire et l’itération.

Le parcours de Vera Molnár

Des Beaux-Arts à l’informatique

Née en Hongrie en 1924, Vera Molnár étudie les beaux-arts à l’Académie des Beaux-Arts de Budapest avant de s’installer en France en 1947. D’abord influencée par le cubisme et le constructivisme, elle s’intéresse rapidement aux relations entre art et mathématiques.

Dans les années 1960, elle fait partie des premières artistes à utiliser l’ordinateur comme un outil créatif, développant des algorithmes visuels pour générer des formes et des structures répétitives. Elle qualifie son approche de “machine imaginaire”, une méthode où elle conçoit des processus génératifs à la main avant de les réaliser sur ordinateur.

"Dessin au plotter de Vera Molnar intitulé Hommage à Barbaud, 1974, encre sur papier, représentant des formes géométriques abstraites et des lignes entrecroisées.”
"Vera Molnar, Hommage à Barbaud (Tribute to Barbaud), 1974. Dessin au plotter, encre sur papier. Cette œuvre de Vera Molnar rend hommage à Pierre Barbaud, pionnier de l'art algorithmique, en utilisant des lignes et des formes générées par ordinateur pour créer une composition abstraite et complexe.”

Les expérimentations algorithmiques

L’une des contributions majeures de Vera Molnár réside dans son approche expérimentale du code et de l’algorithme. Elle utilise des programmes pour créer des variations de formes simples (carrés, lignes, cercles), qu’elle modifie progressivement par des interventions aléatoires ou des perturbations contrôlées.

Parmi ses œuvres emblématiques :

  • “(Dés)Ordres” (1974-1976) : Une série d’images générées par ordinateur, où des formes géométriques initialement ordonnées sont progressivement perturbées.
  • “Interruptions” (1990) : Une série où des grilles régulières sont altérées par des interventions aléatoires, soulignant la tension entre structure et chaos.
  • “1% de désordre” (1976) : Une expérience où une grille parfaite est légèrement modifiée à chaque itération, explorant les limites entre régularité et hasard.

Une vision théorique et philosophique de l’art numérique

L’Ordre et le Désordre

Molnár développe une approche conceptuelle qui repose sur la dialectique entre l’ordre et le désordre. Ses œuvres mettent en scène des compositions apparemment simples, mais qui contiennent toujours une part de variation, introduisant une dimension humaine dans l’automatisation de la création.

Elle revendique l’importance du “contrôle partiel” : l’algorithme structure l’image, mais l’artiste conserve une influence sur son évolution et son exécution.

La machine comme collaboratrice

Contrairement à une vision où l’ordinateur serait un simple outil passif, Molnár envisage la machine comme une véritable collaboratrice, capable d’introduire de nouvelles formes de spontanéité et de surprise. Loin de se limiter à l’exécution de commandes, l’ordinateur devient une source d’inspiration et un partenaire dans l’exploration du visuel.

Influence et héritage

Une influence sur l’art contemporain

L’œuvre de Vera Molnár influence de nombreux artistes et chercheurs travaillant à l’intersection entre art, science et technologie. Son utilisation pionnière des algorithmes inspire les artistes de l’art génératif, ainsi que ceux qui explorent les nouvelles formes de création assistée par intelligence artificielle.

Son influence est visible dans :

  • L’art génératif contemporain, où des artistes comme Casey Reas et Zach Lieberman utilisent des langages de programmation pour produire des œuvres évolutives.
  • La culture des NFT et de l’art digital, où des créateurs explorent l’itération et la variation algorithmique comme Molnár l’a fait dès les années 1960.
  • La résurgence de l’art abstrait informatique, à travers des plateformes comme Processing ou p5.js.

Reconnaissance institutionnelle

Si son travail a longtemps été marginalisé par rapport à l’art traditionnel, Molnár bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance grandissante. Ses œuvres sont exposées dans des institutions prestigieuses telles que le Centre Pompidou, la Tate Modern et le ZKM (Karlsruhe).

En 2023, un de ses travaux est vendu comme NFT sur la plateforme Art Blocks, témoignant de la manière dont son héritage dialogue avec les nouvelles formes d’art numérique.

Vera Molnár est une figure incontournable de l’art numérique, dont le travail précurseur continue d’inspirer les générations d’artistes explorant les liens entre technologie et esthétique. Son approche pionnière de l’algorithme créatif a ouvert de nouvelles perspectives sur la manière dont l’ordinateur peut être un outil d’expression et un partenaire dans le processus artistique. Son héritage demeure fondamental dans la réflexion sur l’art génératif et les interactions entre l’homme et la machine dans la création contemporaine.